Les confidences d'un instant
Un rapport au temps séparé et insu.
- En
fin de vie, c'est le bout du couloir, le temps arrêté
abandonné
sans lendemain. Le franchissement de la dernière étape du vivant est avéré.
- Rien
du présent
ne peut être
saisi qui servirait à construire les jours suivant.
Chaque
journée
est longue infiniment.
Elle commence sans éprouver le sentiment d'être
vieux pourtant. On se lève tôt à la maison de retraite. À 6h et demi on est prêt
. À
quoi ? À
tout. Or ce qui est seul à faire c'est attendre que le temps
passe.
Entreprendre
même
une partie de cartes, c'est se confronter à ce que les autres vieux donnent à
voir de leur déchéance. Et on se dit qu'il est juste impossible d'en être
arrivé
là.
Et on se demande comment des personnes ont pu faire de la vie un tel chemin de
déconstruction
de soi.
C'est
tout mélangé
dans la tête.
Oh mon Dieu ! Quelle litanie ! Combien il est affreux de
ne plus être
maître
de ses pensées ! Ça part dans tous les sens. On craint de ne plus rien reconnaître.
Il n'y a plus de repères. Celui qui ne sait pas encore comment on perçoit
le vide à
cet âge
émet naturellement des réponses
palliant à cet échappatoire mental dominant. Or il ne sait pas qu'il
n'existe rien qui puisse réparer. Il ne le sait pas parce que lui
réfléchit
encore avec les lendemains nouveaux. Désormais cette posture ne fait plus
sens. Elle n'est plus disponible. Il n'y a plus rien après s'être
perdu... Il n'y a plus d'avant non plus. C'est ici et maintenant que ça
se joue. Mais pour aller où ? Et d'où venons-nous qui
serait le lieu de l'éternel retour? ... En attendant, en ressentant le temps passé
toujours semblable.
Les
souvenirs doivent être contournés parce qu'ils entraînent
aussitôt
le regret, la mélancolie, la tristesse. Non, point de photos ni de décors
joyeux qui invoquerait le passé déchu, soit tout ce qu'on laisse qu'il
nous faut déserter.
La
vieillesse normale c'est comme autrefois un vieux dans sa famille, parmi toutes
les générations.
Coupé
du monde et de ses proches, un vieux n'a plus qu'attendre et répéter
chaque jour une même journée. Son souci vital est désuet
absurde et pourtant essentiel: le confort de l'absence de douleur, une
attention aiguë au moindre évitement des contrariétés
tant physiques que morales. Il faut que ce soit doux et que ça
passe sans heurt à propos du corps et tout autant de l'esprit.
Lire
? Non . Ce n'est plus possible ! C'est comme les souvenirs. Ça
rappelle qu'on n'y est pas, que la vie n'est plus le cadeau de chaque jour
auquel on avait droit.
On
est en transit. Comme une sorte de sas. On ne se situe plus dans la vie. C'est
la vie qui ne nous conçoit plus. Quiconque
ne partage pas ce moment de la vieillesse en même temps n'est apte
à
percevoir la signification réelle d'un tel abandon de l'usage des
alternatives possibles.
Oui je reste capable tant de lire une lettre que d'y répondre.
En
face à
face, il m'est impossible de
penser une stratégie, une posture à prendre, un discours ou une
attention. Tout ce qui se passe est du présent simultané, réactif,
sous la pression et l'instinct. Répondre à une discussion fait appel aux réflexes,
à
des acquis d'avant, des résidus conformes au conversations qu'il
nous a été
possible d'échanger. Plus rien ne se pense, ne s'échafaude. Chaque
phrase se formule comme une poudre d'étoiles filantes. Oui, c'est de
l'instinct pur.
Les mots se nourrissent de ceux qui nous sont adressés sur l'instant. Pas d'avant. Pas d'après. Ils ne sauraient anticiper une intention, se plier à un quelconque déterminisme, donner valeur et obéir au sentiment d'une évaluation nécessaire et suffisante. Il n'y a plus d'après. Avant n'existe plus.
Sans
doute est-ce cela qui participe à ce retour vers l'enfance, vers une
forme d'innocence, à cause de l'usage du présent comme seul fondement actif du
discours. La phrase part d'elle-même, comme réflexe qui se cale
sur ce qui de l'autre nous est adressé. On ne saurait faire venir la même,
seul. Il s'agit d'un pli pris instinctif venu d'échanges immémoriaux.
Tout se passe comme si l'homme était habité d'une connaissance discursive que se dirait sans lui, sans sa décision d'en faire part. Ça parlerait de soi en soi. C'est comme un réflexe inné, une traînée de poudre restante des échanges en paroles avec autrui. Il s'agit sans doute d'un vieil instinct de survie du besoin de vivre ensemble et ainsi d'exister avec l'autre à ses côtés, ici et maintenant.
Tout se passe comme si l'homme était habité d'une connaissance discursive que se dirait sans lui, sans sa décision d'en faire part. Ça parlerait de soi en soi. C'est comme un réflexe inné, une traînée de poudre restante des échanges en paroles avec autrui. Il s'agit sans doute d'un vieil instinct de survie du besoin de vivre ensemble et ainsi d'exister avec l'autre à ses côtés, ici et maintenant.
.... Mille mercis adressés à cette parole confiée.
Catherine Cisinski


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