lundi 19 octobre 2015

Propos recueilli d'un vieil homme en maison de retraite


Les confidences d'un instant
Un rapport au temps séparé et insu.
-    En fin de vie, c'est le bout du couloir, le temps arrêté abandonné sans lendemain. Le franchissement de la dernière étape du vivant est avéré.
-    Rien du présent ne peut être saisi qui servirait à construire les jours suivant.
Chaque journée est longue infiniment. 
Elle commence sans éprouver le sentiment d'être vieux pourtant. On se lève tôt à la maison de retraite. À 6h et demi on est prêt . À quoi ? À tout. Or ce qui est seul à faire c'est attendre que le temps passe.
Entreprendre même une partie de cartes, c'est se confronter à ce que les autres vieux donnent à voir de leur déchéance. Et on se dit qu'il est juste impossible d'en être arrivé là. Et on se demande comment des personnes ont pu faire de la vie un tel chemin de déconstruction de soi.
C'est tout mélangé dans la tête. 
    Oh mon Dieu ! Quelle litanie ! Combien il est affreux de ne plus être maître de ses pensées ! Ça part dans tous les sens. On craint de ne plus rien reconnaître. Il n'y a plus de repères. Celui qui ne sait pas encore comment on perçoit le vide à cet âge émet  naturellement des réponses palliant à cet échappatoire mental dominant. Or il ne sait pas qu'il n'existe rien qui puisse réparer. Il ne le sait pas parce que lui réfléchit encore avec les lendemains nouveaux. Désormais cette posture ne fait plus sens. Elle n'est plus disponible. Il n'y a plus rien après s'être perdu... Il n'y a plus d'avant non plus. C'est ici et maintenant que ça se joue. Mais pour aller où ? Et d'où venons-nous qui serait le lieu de l'éternel retour? ... En attendant, en ressentant le temps passé toujours semblable.
 Les souvenirs doivent être contournés parce qu'ils entraînent aussitôt le regret, la mélancolie, la tristesse. Non, point de photos ni de décors joyeux qui invoquerait le passé déchu, soit tout ce qu'on laisse qu'il nous faut déserter.



La vieillesse normale c'est comme autrefois un vieux dans sa famille, parmi toutes les générations. Coupé du monde et de ses proches, un vieux n'a plus qu'attendre et répéter chaque jour une même journée. Son souci vital est désuet absurde et pourtant essentiel: le confort de l'absence de douleur, une attention aiguë au moindre évitement des contrariétés tant physiques que morales. Il faut que ce soit doux et que ça passe sans heurt à propos du corps et tout autant de l'esprit.
 Lire ? Non . Ce n'est plus possible ! C'est comme les souvenirs. Ça rappelle qu'on n'y est pas, que la vie n'est plus le cadeau de chaque jour auquel on avait droit.
On est en transit. Comme une sorte de sas. On ne se situe plus dans la vie. C'est la vie qui ne nous conçoit plus. Quiconque  ne partage pas ce moment de la vieillesse en même temps n'est apte à percevoir la signification réelle d'un tel abandon de l'usage des alternatives possibles.
Oui je reste capable tant de lire une lettre que d'y répondre.
    En face à face, il m'est  impossible de penser une stratégie, une posture à prendre, un discours ou une attention. Tout ce qui se passe est du présent simultané, réactif, sous la pression et l'instinct. Répondre à une discussion fait appel aux réflexes, à des acquis d'avant, des résidus conformes au conversations qu'il nous a été possible d'échanger. Plus rien ne se pense, ne s'échafaude. Chaque phrase se formule comme une poudre d'étoiles filantes. Oui, c'est de l'instinct pur.  


Les mots se nourrissent de  ceux qui nous sont adressés sur l'instant. Pas d'avant. Pas d'après. Ils ne sauraient anticiper une intention, se plier à un quelconque déterminisme, donner valeur et obéir au sentiment d'une évaluation nécessaire et suffisante. Il n'y a plus d'après. Avant n'existe plus.
Sans doute est-ce cela qui participe à ce retour vers l'enfance, vers une forme d'innocence, à cause de l'usage du présent comme seul fondement actif du discours. La phrase part d'elle-même, comme réflexe qui se cale sur ce qui de l'autre nous est adressé. On ne saurait faire venir la même, seul. Il s'agit d'un pli pris instinctif venu d'échanges immémoriaux.
Tout se passe comme si l'homme était habité d'une connaissance discursive que se dirait sans lui, sans sa décision d'en faire part. Ça parlerait de soi en soi. C'est comme un réflexe inné, une traînée de poudre restante des échanges en paroles avec autrui. Il s'agit sans doute d'un vieil instinct de survie du besoin de vivre ensemble et ainsi d'exister avec l'autre à ses côtés, ici et maintenant.    

.... Mille mercis adressés à cette parole confiée.
Catherine Cisinski

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